Minute lecture : Dans La Forêt de Jean Hegland

Une fois n’est pas coutume, aujourd’hui je vais vous parler lecture! Je veux dire, plus spécifiquement de roman, parce que j’ai déjà publié des articles sur des livres.

Globalement je lis beaucoup, mais je lis surtout énormément de magazines (ça fera l’objet d’un prochain article, si vous êtes sages)! C’est plus rare que je prenne le temps de lire un livre entier et il s’agit souvent plutôt de livres documentaires que de romans ou fictions. Mais cette année, j’ai décidé de me forcer la main en m’inscrivant à une sorte de club de lecture, au sein de mon comité d’entreprise. L’idée, vous l’aurez compris, c’est de choisir une sélection de livres à lire pendant l’année, puis de voter pour votre préféré et d’en discuter avec vos collègues. La seule obligation c’est de lire au moins 3 romans avant de faire son choix. Et donc, tour à tour, un peu comme dans une bibliothèque, on se passe les livres jusqu’à être arrivé au bout de la sélection. Voilà pour le contexte!

Après avoir dûment rempli ma petite fiche de sélection, on m’a attribué ,comme première lecture, le livre Dans La Forêt de Jean Hegland, une américaine de 62 ans. Très honnêtement, la probabilité que je lise un jour ce roman, sans ce club de lecture, était proche de zéro. Il aurait fallu que je sache que ce roman existe, que je tombe dessus dans une librairie ou ailleurs, et qu’en lisant la description j’ai envie de m’y plonger.

Dans ce monde qui vacille, plus d’électricité ni d’essence, plus de trains ni d’avions… Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, deux adolescentes, se retrouvent livrées à elles-mêmes dans leur maison perdue dans la forêt, après la disparition de leurs parents. Portées d’abord par leur passion pour la danse et l’écriture, elles luttent ensuite pour leur survie.

A vrai dire, j’avais hésité à le mettre dans ma sélection. Trop futuriste, trop science-fiction, les histoires de survie c’est pas mon truc, etc… et puis je me suis dit « sors de ta zone de confort » et j’ai coché la case. Après tout, c’est aussi le principe d’un club de lecture, c’est de découvrir des choses!

Et grand bien m’en a prise, j’ai été bouleversée par ce roman. Pour la petite histoire, et avant de me lancer dans le récit plus en détail, ce livre a été publié pour la première fois en 1996 aux États-Unis. Il a fallu attendre 2017 pour qu’il soit traduit en français, ce qui explique qu’il se retrouve cette année dans cette sélection. Et étrangement ce roman n’a jamais été aussi actuel qu’en 2017.

Le contexte de ce roman, plutôt qu’apocalyptique, est un contexte insidieux. Ça commence par une coupure de téléphone. Puis une panne d’électricité. Puis ces pannes deviennent de plus en plus fréquentes. Les restaurants en ville sont à court de soda. Puis c’est l’essence qui vient à manquer, d’abord quelques jours, puis quelques semaines. Puis les magasins se vident, il devient difficile de trouver à manger… Tout se fait de manière progressive, sans crier gare. Les personnages eux-mêmes se disent qu’ils vont garder de l’essence « pour quand ça reviendra », « quand ce sera terminé ». On ne sait pas exactement ce que « ce » est mais ça rend tout ce scénario tellement plausible! Finalement, si un jour la civilisation humaine, telle qu’on la connaît aujourd’hui, vient à péricliter, je pense qu’elle le fera comme Jean Hegland le décrit.

Au milieu de ce doux chaos, deux jeunes filles ou plutôt jeunes femmes, Nell et Eva, vivent dans une maison au milieu de la forêt, avec leurs parents. La mère tombe malade, l’une de ses longues maladies dont on ne revient jamais complètement indemne, quand on a la chance d’en revenir. Elle n’en reviendra pas. Le père perd sa joie de vivre et sombre lentement. Le soir il emmène ses filles en ville. Elles qui n’ont jamais été scolarisées, si ce n’est avec leur mère, découvrent les joies de l’adolescence et de la socialisation, pendant que leur père vide les fûts de bière de plus en plus rare dans les bars de la ville. Puis ils rentrent à la maison.

Eva passe le plus clair de son temps dans son studio de danse, à répéter des suites de pas et d’entrechats, de pointes et de pliés, pendant que ça sœur, Nell, a entrepris de lire la totalité des volumes de l’encyclopédie universelle, elle qui, avant « ça » était destinée à étudier à Harvard. Le père, lui, masque sa solitude en s’occupant du jardin pour faire des provisions, répare le toit de la maison, coupe du bois de chauffage et veille à ce que ses filles ne manquent de rien, malgré une situation nationale plutôt alarmante. Mais ce qui devait arriver arriva. Pas de bon roman sans sa part de tragique. Un accident banal et voilà Eva et Nell livrées à elles-mêmes, avec comme seule garantie de survie les nombreuses conserves de légumes de leur père, le stock de bois de chauffage, un sac de plusieurs kilos de farine et haricots et un seul et unique bidon d’essence.

A partir de ce moment, le roman prend une autre tournure, plus axée sur la sororité, la féminité et en toile de fond cette notion de survie. Là aussi, c’est très insidieux. Le temps s’étire et se déforme dans ce roman. Parfois des mois peuvent paraître seulement des jours et à l’inverse des semaines, durer ce qui semble être des années. L’autrice (oui c’est comme ça qu’on dit maintenant, acteur/actrice, auteur/autrice) manie habilement les retours en arrière, les bonds en avant, les instants suspendus, les périodes de deuils, la renaissance… On y voit ces deux jeunes femmes lutter pour leur vie, contre les éléments, contre la nature, contre les hommes, contre elles-mêmes, leur corps, leurs envies, leurs états d’âme, leurs rêves…

Et puis soudain, tout semble clair. Ce combat qu’elles mènent, elles le mènent dans l’espoir de retrouver leur ancienne vie. Mais est-ce vraiment ce qu’elles souhaitent? Ces journées à travailler la terre, faire sécher les aliments, les mettre en conserve, compter chaque cuillère de farine, chaque dose de haricots, vérifier si la baignoire s’est bien remplie d’eau pendant la nuit, fouiller la maison à la recherche d’objets qu’elles auraient pu ne pas voir et qui pourraient leur être utile, est-ce vraiment ça la vie? A l’aube de ce nouvel événement inattendu qui va bouleverser leur équilibre déjà très fragile, est-ce que tout cela a toujours un sens?

A quoi vont-elles finalement utiliser ce bidon d’essence? A faire un dernier aller-retour en ville le jour où « tout ça » sera terminé? Ou bien à brûler ce qui reste de leur vie civilisée et s’enfoncer vers l’inconnu de la forêt qui les entoure?

Ce récit est un récit puissant, fort d’un réalisme troublant et qui ne peut qu’éveiller dans le lecteur cet espèce d’instinct primaire qui a fait que l’être humain à traversé les millénaires, sans ciller, mais dont l’absence nouvelle pourrait aussi nous mener à notre propre perte. Un roman donc, à glisser entre toutes les mains, et particulièrement celles des jeunes femmes en quête de sens, pour qui cette histoire résonnera plus qu’à quiconque.